Le carbet ou l’abri de fortune amérindien

Quitter la ville, le bitume et sa monochromie ambiante, sortir du quotidien et s’évader loin ou tout près : avec l’arrivée du printemps, fleurissent les idées de week-end au vert et d’escapades éphémères…

Alternative au bivouac et réservé aux esprits les plus aventureux, le hamac réveille plus d’un rêve de robinsonnade.

Quoi de plus beau que de se laisser bercer par les sons de la nature en éveil sous un ciel étoilé ? Se réveiller aux premières lueurs du jour, caressé par le souffle de l’air sur le visage ?

Pour celui qui cherche une immersion nature peu ordinaire, les nuits en carbet en bordure d’Amazonie offrent ce cocktail d’aventure et d’insolite qui procure bien-être et plénitude pour tous les sens réunis. Une parenthèse de vie en osmose parfaite avec la « terre mère », cette terre qui nous accueille, nous nourrit autant par sa beauté que par sa générosité. Avec, à chaque instant, le sentiment étrange que cette reconnexion avec soi-même ne saurait exister sans ce lien permanent qui nous lie à notre environnement ; ici, un cadre étonnamment familier bien qu’il se présente au premier abord comme totalement étranger.  

Le carbet ou la « grande case » d’Amazonie

Habitat traditionnel amérindien, cet abri sans cloison a été spécialement conçu par les populations locales pour s’adapter aux contraintes d’un environnement particulièrement hostile : un toit circulaire peu pentu en feuilles de palmiers qui apporte une large surface d’ombre, empêchant ainsi la chaleur de s’accumuler, tout en protégeant des intempéries.

Au-delà de procédés de fabrication directement liés au mode de vie indigène, c’est le critère de la durabilité – un faible coût de construction avec des matériaux totalement locaux – qui fait gage d’authenticité.

Ainsi, cette case ronde au toit entièrement tressé à la main s’intègre naturellement au paysage, sans pour autant le dénaturer.

Souvent associée à la structure du cosmos, sa forme circulaire évoque le lien qui relie la terre et ceux qui la peuplent aux mondes supérieurs et inférieurs.

En tant que lieu de vie, le carbet s’appuie donc étroitement sur les fondements de la cosmologie amérindienne, autant de détails que l’on retrouve à travers les rituels, les croyances et les coutumes des peuples indigènes.

Plus largement, la culture des Yekuanas a toujours été étroitement liée au sacré. Les misangas, ces rangées de perles de verre qui marquent le corps des femmes au cou, aux poignets, aux genoux et aux chevilles, reproduisent également l’ordre cosmique.

Au centre de cette pièce unique – l’équivalent des maisons longues d’Asie du sud-est –, un poteau central permet de centraliser tous les hamacs, tous suspendus à quelques mètres du sol sous de grandes moustiquaires. Lorsque le carbet est construit sur pilotis, la cuisine est placée au rez-de-chaussée et la chambre à l’étage afin d’optimiser la ventilation.

Utilisée comme « pièce à vivre » collective, on y bavarde, on y cuisine ou encore l’on s’y détend tout simplement. Les « chefs » de village investissent aussi les lieux pour y organiser des conseils durant lesquels les décisions se prennent par consensus exclusivement.

Beaucoup plus précaires car exposés aux caprices météorologiques, ces abris de toile épaisse sous lesquels vivent la majorité des ethnies d’Amazonie qui a été expropriée ou contrainte de quitter ses terres pour fuir les violences des « garimpeiros », ces chercheurs d’or et de pierres précieuses clandestins en zone frontalière.

Le Playon, Vénézuela (mai 2013)

Le Playon, Vénézuela (mai 2013)

Le Rio Caura, un fleuve pas si tranquille pour les communautés amérindiennes

Affluent du fleuve Orénoque relié à l’Amazone via le Rio Negro, le Rio Caura concentre sur le territoire vénézuelien de nombreux villages qui continuent à vivre sous ces abris traditionnels.

Ancien comptoir d’échange et de commerce à partir duquel transitaient des produits de la forêt réputés pour leurs vertus millénaires (la « balata » = le caoutchouc, la « quina » = la liane produisant la quinine, cette molécule utilisée pour soigner la malaria ou encore la noix de sarrapia, un végétal servant comme fixateur de parfum), le campement du Playon situé juste à l’entrée du « Haut-Caura », en contrebas de la frontière brésilienne, a longtemps profité de sa position stratégique.

Ici, les marchandises étaient acheminées sur des bateaux à vapeur jusqu’à Ciudad Bolivar, avant d’être transportées aux Antilles voisines.

Aujourd’hui, le trafic permanent continue d’animer le quotidien de ces campements qui (sur)vivent en partie de ce commerce peu licite. Contre la maigre compensation de 3200 bolivars, hommes et femmes portent à la sueur de leur front d’imposantes charges soutenues par une sangle sur le front à la mode népalaise sur un sentier escarpé et glissant.

  

Des produits de consommation courante aux bidons d’essence (achetés 1 euro les 50 litres et revendus 10 fois plus cher), ces échanges permettent de ravitailler les villages isolés construits à moins de 30 kilomètres de la frontière brésilienne.

Exploitée, cette communauté fait partie des premières victimes de l’orpaillage illégal. Outre la menace écologique sur un sanctuaire de biodiversité (des hectares entiers de forêt détruits et des cours d’eau pollués par le mercure utilisé pour l‘extraction de l’or, de diamants et autres minerais, un projet de barrage qui menace d’engloutir un territoire entier), c’est un fléau social qui menace une culture entière de disparition.

Des règlements de compte aux nombreux suicides, la situation des minorités dans les zones frontalières au Brésil comme au Vénézuela crée de nombreux troubles, notamment parmi les jeunes populations.

Malgré les données chiffrées, le gouvernement continue de fermer les yeux sur ces actes meurtriers, laissant la gestion de ces zones délicates à des militaires totalement corrompus.

Toujours encore réelle, cette actualité pèse sur la culture d’une minorité qui a déjà en partie disparu durant la colonisation. Dans les années 1960, les missionnaires ont eu l’autorisation d’implanter des écoles, mais les communautés ont refusé d’être évangélisées. Aujourd’hui, il reste encore dans ces villages quelques fonctionnaires et professeurs embauchés par la FUNAI (l’organisme national brésilien en charge des politiques indigènes).

Parmi ces populations autochtones, l’ethnie Yekuana appelée aussi « peuple de la pirogue » et connue également sous les noms de MaiongongMaquiritareMakiritare ou So’to, est relativement mieux intégrée dans la société « moderne » que les autres tribus. Elle a mis son savoir-faire et sa connaissance de la forêt au service du tourisme, acceptant ainsi d’évoluer avec son temps.

Voisins de l’ethnie Yanomami, dont ils ne partagent pas la langue ni la culture, leur population s’élevait en l’an 2000 à 430 au Brésil et 4 800 au Venezuela.

Le Playon, Vénézuela (mai 2013)

A l’inverse, le peuple Sanema – des cousins des Yanomani, cette tribu indigène très présente en Amazonie brésilienne – a préservé un mode de vie traditionnel au plus près de la nature. Perçue comme une population « primitive », cette ethnie de très petite taille se voit souvent attribuer des tâches mineures par rapport à ses voisins. Mais pour combien de temps encore parviendront-ils à vivre sans céder aux multiples tentations de la société de consommation ?

Comment vivre en intégrant ce malaise identitaire inhérent à la politique de colonisation, à savoir, comme l’exprime si justement le géographe François-Michel Le Tourneau « être Indien –sans avoir les moyens de l’être totalement – et la tentation d’être blanc –en sachant qu’ils ne pourront jamais l’être vraiment ».

Que leur reste-t’il pour vivre pleinement leur liberté sur un territoire où même ils ont perdu ce qui leur permettait d’être autonomes ? Avec la déforestation, les territoires de chasse de moins en moins nombreux les obligent à rentrer en concurrence, les poussant ainsi à s’éloigner encore davantage des infrastructures sanitaires et d’éducation.

A l’inverse, les fonds alloués pour le développement local de ces minorités tendent à disparaître au fur et à mesure que la corruption grandit.

Alors, commment continuer à transmettre aux générations suivantes un savoir-faire (dont la fabrication des pirogues, symbole de toute une culture) et des traditions si leur environnement n’est plus adapté à leur mode de vie initial ?

Boca de Nichare, Vénézuela (mai 2013)

El Palmar, Vénézuela (mai 2013)

Vénézuela (mai 2013)

 

Des ethnies en sursis, mais une nature pas en reste…

De l’envol majestueux d’un groupe de perroquets sauvages au chant des oiseaux multicolores, du plongeon des pêcheurs à longs becs à celui du Boto, ce dauphin rose d’Amazonie : une navigation en territoire amérindien réserve autant de moments d’observation et de contemplation qui se font de plus en plus rares dans notre quotidien.

Qui préfère le camaïeu de verts de ses palmiers moriches aux reflets dorés de ses bancs de sable ? Avec un point de vue impressionnant sur l’immensité de la forêt encore préservée qui l’encercle, le Caura et son festival de lumières fascine assurément toutes les âmes avides de bonheurs purs et de plaisirs paisibles…

Vénézuela (mai 2013)

S’initier à la pêche au piranha, se baigner dans les cascades aux eaux relaxantes ou jouer avec les enfants au bord du fleuve avant la tombée de la nuit : au rythme de la nature, la magie opère à chaque instant et les rencontres subliment l’authenticité de la carte postale.

Lorsque la nature est aussi inspirante, n’a-t-elle pas justement plus de poids pour influencer un peuple entier déjà dépendant de ses richesses ? Que peuvent-il donc attendre d’une société si éloignée de leur culture et de leurs convictions ? Face à ces nombreuses questions dont seule l’histoire saura décider, je ne préfère ne pas imaginer ce que deviendront ces nombreux visages croisés au gré des rencontres dans les prochaines décennies…

 

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La prochaine fois que je me ferais bercer dans mon hamac vénézuelien sous les rayons lumineux et réconfortants d’un soleil printanier méditerranéen, surgiront avec une douce nostalgie les images de cette belle navigation sur le Rio Caura.

J’entendrais alors le murmure du fleuve bercer mon hamac, tandis que les silhouettes des pirogues à moteur défileront silencieusement sur l’eau en ombres chinoises sur ce fleuve encore plein de vie et de secrets à préserver…

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Tentez l’aventure si les insectes sont vos amis et si la cape de pluie fait partie des indispensables de votre garde-robe. Mais ne repoussez pas vos limites si vous préférez le confort des yourtes aux hamacs et la sole grillée aux piranhas…

https://delautrecotede.com/2013/12/19/derive-sur-le-rio-caura-a-la-rencontre-du-peuple-amerindien/

Voyage réalisé avec Nomade Aventure en mai 2014.

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A lire également sur le sujet…

Sur le blog :

https://delautrecotede.com/2016/02/25/incursion-dans-lhistoire-du-peuple-amerindien-entre-recit-ethnologique-et-chamanisme/

https://delautrecotede.com/2016/11/06/voyage-initiatique-et-linguistique-en-amazonie-bresilienne/

Dans la presse :

https://www.survivalinternational.fr/actu/9389

http://www.slate.fr/story/83339/yekuanas-amazonie

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