Vietnam à la carte !

Marché Nord-Vietnam

Haut Tonkin et mosaïques ethniques…

Du 1er au 17 décembre 2001

Samedi 1er décembre.

3h30 du matin. Je ferme enfin les yeux avant de sombrer dans un profond sommeil.

Si profond que personne ni encore moi-même ne peut se douter que je m’apprête à m’envoler, à peine quelques heures plus tard, vers un autre continent, à la découverte d’un pays rythmé par des vibrations simples, rurales et encore nourries de pensées et d’intentions naïves… Avec pour toile de fond de ce voyage, un cadre superbe, véritable kaléidoscope de verts d’une intensité plus ou moins lumineuse.

A quelques kilomètres de la Chine seulement, je pars parcourir le Haut-Tonkin, à pied, en 4×4 et en sampan.

9h50 : entre bretelles d’autoroute et grande banlieue, nous stationnons déjà devant les portes du hall A. Mot de passe : Terminal 2, Roissy Charles de Gaulle. Ma chère accompagnatrice me fait ses dernières confidences, encore anesthésiée par le contre coup de la veille, dont elle était la reine de nuit.

Tentative de trouver un bureau de change preneur de mon offre empoisonnée : deux billets de 100 dollars à échanger en petites coupures. Presque certaine de mon échec, je feins une désolation ironique à chaque réponse négative.

Sans peurs et sans reproches, me voici dans la file d’attente suspendue, où je rencontre le reste de l’équipe qui m’identifie réciproquement. Nos signes extérieurs ne laissent donc absolument rien échapper au doute quant à nos signes de reconnaissance…

Plus ou moins tous dispersés dans ce boeing 747 de la compagnie Air Vietnam, je m’adonne à quelques activités individuelles, alternées d’assoupissements bienvenus.

Dimanche 2 décembre

Douze heures de vol entrecoupées d’une courte escale à Dubaï. Mais le soulagement définitif reste tout-de-même l’atterrissage à Hanoï qui marque la finalité de ce long voyage.

Pour certains, l’arrivée ne marque pas encore totalement la fin du voyage ; un sac-à-dos non arrivé à destination requiert encore un peu de patience. Heureusement, l’intervention de notre guide local libère notre couple de ces négociations de sourds et de cette première appréhension des procédures vietnamiennes.

Le temps perdu à l’aéroport nous permet tout-de-même, à défaut d’une douche de remise en forme à l’heure vietnamienne, une rapide visite du vieux quartier d’Hanoï.

Première incursion dans cette Asie authentique, bien qu’en constant développement. Une installation électrique encore rudimentaire, une activité agricole non automatisée et des vélos dont les paniers en osier tressé sont chargés de victuailles ou de matériaux en tous genres, parfois même des poules à moitié égorgées et des cochons encore vivants.

Des barbiers sont installés dans la rue, à quelques mètres les uns des autres et parmi les nombreux restaurants de rue desquels s’échappent l’odeur des beignets frits, du porc sauté ou celle du riz parfumé.

Partout, avec pour bruit de fond, les klaxons enroués des deux roues et les discussions transversales à voix haute, c’est cette impression de fourmilière humaine qui nous saisit.

Et, pour combler davantage les yeux de cet exotique dépaysement, des étalages de fruits, de légumes et d’épices joliment présentés ; un véritable puzzle de saveurs aromatiques au nuancier esthétiquement fascinant !

Premier repas inauguré dans un petit restaurant de quartier où nous nous régalons comme de jeunes pensionnaires libérés de trois années d’internat : sans doute, les effets secondaires des plateaux repas ingérés dans l’avion…

Après des courses de première nécessité, l’achat d’une garde-robe rudimentaire pour combler les besoins d’un sac perdu entre deux continents, nous prenons la route vers le nord du pays.

Malheureusement, nous nous faisons bercer tour à tour, tombant sans résistance dans le sommeil,  après une nuit pas vraiment consommée.

Parfois, les yeux s’entre-ouvrent avec une force encore diminuée pour se régaler de ce patchwork de plaines aux cultures de céréales ou de féculents. Autour de nous, la luxuriance d’une végétation tropicale rafraîchissante et généreuse. Comme des pins de sucre, des falaises karstiques recouvertes de verts intenses dominent les terrains cultivés.

Ici, dimanche n’est pas un jour heureux non travaillé. Dans les champs et sur la voirie, les Vietnamiens, dont la main d’œuvre essentiellement féminine, s’adonnent avec ardeur et sans même se plaindre, à des tâches éprouvantes et ce, jusque la tombée de la nuit.

Passivement, nous perdons résolument nos dernières vitalités rescapées de cette très longue journée qui nous conduit jusqu’à Maï Chau.

La faible clarté des lampes à pétrole nous accueille dans ce village Thaï, visité la journée par des groupes de touristes mais qui, dès le crépuscule, distille des parfums paisibles et insouciants.

Après le dîner, nous nous campons derrière la fenêtre, où nous avons vue sur une soirée rythmée de chansons et de danses typiques devant un public essentiellement local, chargé d’élire le meilleur artiste en son genre.

Très vite, même si leurs jeux sont animés d’un enthousiasme croissant et de chaleureux applaudissements, nous quittons les coulisses et trouvons un dernier courage pour nous glisser sous nos moustiquaires. Installés sur de fines nattes disposées côte à côté sur un sol de bambous tressés, nous nous éteignons sagement au milieu de la nature encore en éveil dans cette maison sur pilotis.

Vietnam2

LUNDI 3 décembre

2h30. J’entends mon voisin de nuit déjà éveillé qui précède de peu le garde à vous des coqs les plus matinaux.

Une fois éreintés, ils nous offrent un court moment de répit, heureusement suffisant pour nous plonger de nouveau dans le sommeil, celui-ci bien plus léger que le précédent, restant aux aguets des premières lueurs du jour.

Mais le brouillard couvre encore le soleil… Aussi, nous ne parvenons à ne deviner que les contours des montagnes.

Pour commencer la journée, petit déjeuner sommaire pris sur une table basse devant une armoire type années 50, avec accessoires assortis : poupées de porcelaine, calendrier romantique, télévision toute en rondeurs en plastique et autres objets décoratifs inutiles… le must du chic vietnamien, la « Rive gauche » version « viet’ »…

Ce matin, toujours pas de marche prévue. Nous nous installons dans le trafic pour un trajet alterné de visites en bord de route où nous apercevons déjà les premiers H’mong bariolés, vêtus de pantalons courts sous une tunique serrée par une ceinture.

Hmong noire et son bébé, Nord Vietnam (décembre 2001)

Les femmes, elles, portent une jupe plissée à dominante rose ou rouge, dont les bords du corsage et des manches sont ornés de bandes tissées de couleurs, des tabliers fermés par de larges ceintures et, sur les mollets, des guêtres assorties. De grandes boucles d’argent ornent leurs oreilles et la laque noircit leurs dents.

Elles transportent toujours, dans leur hotte d’osier portée sur le haut du front, du riz, du maïs ou bien encore du bois.

Un groupe d’enfants prend le chemin de l’école, chacun emportant avec soi sa petite chaise de plastique qui lui servira pour la classe.

Première visite dans un village H’Mong dont les habitations, principalement en terre cuite, diffèrent des confortables maisons Thaï sur pilotis.

Pour se protéger de la chaleur, les paysans préfèrent se plonger dans une obscurité quasi complète et vivre dans cette pièce unique à l’ameublement plus que modeste, uniquement éclairée par un feu de bois sur le point de s’éteindre.

Près du feu, l’ancêtre de la famille. Sur la braise, une soupe cuit à petit feu ; les fumées qui s’en échappent fument une viande de renard suspendue au plafond. A quelques mètres seulement, deux très larges sommiers en bois pour toute la famille. Et, au fond de la pièce, un grenier où sont entreposés les fruits de la récolte.

Et dans chaque maison, un autel funéraire pour honorer les ancêtres. Ici, le culte de l’ancêtre, dont l’âme et le corps reviennent habiter la maison constitue une croyance importante dans le quotidien de ces population ethniques

Sur le haut d’une colline, au milieu des plantations, Duc nous raconte, par l’usage de phrases alambiquées, la culture du thé. En récompense, nous sont offerts quelques quartiers de mandarines amères et des bâtons de canne à sucre.

Than a profité de cette pause pour peaufiner sa coupe de cheveux et espérer ainsi que son charme agisse !

Un peu plus loin sur la route, nous immortalisons une séance d’essorage de tubercules, suivie de sa « mise en farine ». Près de là, une autre femme travaille avec les hommes sur un chantier de voirie.

Certaines des femmes dont les plus pudiques, cachent leur visage sous l’ombre de leurs chapeaux ou bien derrière leurs foulards, lorsque nous posons sur elles notre regard intrigué.

Quelques petites heures de bus nous conduisent loin de ces successives découvertes qui, à chaque détail, à chaque seconde, nous font voyager davantage tant les différences culturelles sont diamétralement opposées aux nôtres.

Après la route, l’eau, à son tour, nous mène à l’étape suivante. Nous naviguons cinq heures à bord d’un modeste sampan, descendant la rivière noire dans un paysage de cultures étagées. La journée des pêcheurs est un intense et permanent trafic ; ils rament parfois avec une agilité extrême, par la force des pieds.

La lumière tombant peu à peu nous offre l’opportunité de savourer des intensités de couleurs plus ou moins dorées.

Et, lorsque la nuit devient très noire, on soupçonne les derniers bateleurs, groupés joyeusement dans les cabines à la lumière des lampes à pétrole, fumer l’opium, tout en continuant à distiller l’alcool, une activité journalière dans les villages…

Une fois la rive regagnée, nous passons de nouveau à table pour un copieux dîner dans la tradition : un choix de poisson, un autre de viande, une soupe, deux plats de légumes et un grand bol de riz. Et, toujours en guise de dessert, la minuscule tasse de thé vert qui se déguste très infusé lorsque il a pris de l’amertume, jusque à en râper les papilles gustatives !

Peu de temps plus tard, notre nouvel hôte nous prépare nous chambre et, dans la plus grande intimité (sic !), finit sa dernière tasse de thé devant la télévision.

La petite fille de la maison brûle d’une timidité que sa mère ne peut modérer, tandis que Than, toujours téméraire dans son jeu de séduction, ne cesse de proposer sa compagnie à la jeune demoiselle de la famille, venue en célibataire.

Et, pour répondre au chant des oiseaux, dans une chambre presque endormie, il émet des petits bruits semblables aux sons de nos bisous qui, suivis d’un « cul sec » (expression française très vite apprivoisée par nos hôtes), tendent à prêter confusion dans le contexte de fin de soirée.

Mais la moustiquaire est bien tendue et les couvertures tellement épaisses que les intentions, très vite, se dérobent en même temps que nos esprits contraints de ne pas veiller trop tard : profitons donc du calme pour nous endormir !

MARDI 4 décembre

Ce matin, nous aurons besoin de très peu de temps pour être prêts.

A peine descendus de la maison, un groupe d’enfants s’échappe de l’école et nous entoure avec une curiosité retenue pour certains. Parfois, à notre passage, les plus jeunes s’écartent en courant et se chahutant, tandis que d’autres, plus téméraires, laissent s’échapper des rires éclatants de leur gorge déployée.

Le village suivant nous révèle les secrets de la récolte du coton. Les femmes y sont occupées à la confection des couvertures ; elles assemblent d’un fil de laine les blocs de coton qui seront ensuite recouverts d’un tissu coloré. Ce sont ces épais dessus de lit que nous retrouvons dans les maisons d’hôtes pour nous tenir au chaud durant la nuit.

Tisseuse de coton, Nord Vietnam (décembre 2001)

Puis, nous continuons notre marche dans ce paysage de moyenne montagne où la rivière a creusé un torrent pour irriguer la vallée. Le chemin, bien entretenu, nous offre donc un panorama sur une nature extrêmement verte et farouche.

Malheureusement, la chaleur tend à freiner nos élans lorsque nous entamons la montée jusque au passage d’un petit col.

L’effort maintenu durant ces quatre heures de marche sera récompensé par l’apparition du bus, signe d’un appétit bientôt rassasié.

Aujourd’hui, notre havre de paix pour la nuit est une petite ville où se côtoient étrangement Thaï et H’Mong, les premiers qui profitent du développement économiques du pays pour se moderniser et les seconds, descendus des hautes régions montagneuses, encore vêtus de leur costume traditionnel.

Cette curieuse alliance de mode de vie traditionnel et d’aspirations à la vie contemporaine surprend par son originalité, ses différences si marquées.

Une équipe d’ouvriers est justement en train de goudronner la rue principale, tandis que les bâtiments de béton montent d’étage en étage.

Les pauvres paysannes H’Mong sont de nombreuses fois sollicitées par notre curiosité que nous satisfaisons par la prise de quelques clichés souvenirs en leur compagnie.

Les jeunes Thaï, beaucoup plus féminines que les H’Mong dans leur tenue, les cheveux noirs ébène parfaitement peignés, marchent dans la rue avec élégance et raffinement, se couvrant d’une ombrelle pour se protéger du soleil.

A nous aussi d’envisager une petite beauté, puisque l’on nous a promis une douche chaude pour aujourd’hui ! Mais, plus d’une vingtaine de minutes seront nécessaires pour voir apparaître notre réceptionniste – que Duc se décidera à réveiller sur les conseils d’un voisin – assoupie dans une pièce voisine. La mise en route n’est pas immédiate non plus. Nous devons encore attendre pour que celle-ci trouve, dans son demi-sommeil, une efficacité suffisante pour nous installer dans nos chambres respectives (2 pour 6 personnes !).

Notre guide assez amusé par ce comportement extrêmement énergique (sic !), nous laisse entendre que la réputation attribuée aux fonctionnaires n’est qu’une fois de plus confirmée… Cet hôtel appartenant au Parti réunit ses membres dans un salon où trône le portrait d’Ho Chi Minh.

Un soupçon de propreté suffit pour nous donner un nouvel élan et partir à la visite de la petite ville.

Depuis le stade de foot (l’attrait des jeunes pour l’actualité de ce sport se retrouve jusqu’à la vente de maillots sportifs aux noms et couleurs de la Juventus ou du PSG), un groupe de jeunes garçons nous salue de joyeux « hello ! », s’agitant sur le terrain sous de terribles éclats de rire.

Dès que nous approchons du centre du village, l’ironie et les regards intrigués et amusés ne cessent de croître. Est-ce mon pantalon Thaï aux coutures tournantes qui les fait tant sourire ?
Notre visite permet aux villageois une heureuse récréation, surtout pour les enfants qui nous suivent en jouant jusqu’à la sortie du village.

Certains portent encore sur leur dos des cartables aux photos terriblement asiatiques, tant elles nous paraissent « fleur bleue ».

Sur le marché, les femmes nous offrent de larges sourires et nous interpellent par des gestes et des paroles que nous ne pouvons, hélas, pas comprendre… Seule satisfaction, la bonne humeur qu’elles réussissent à nous communiquer.

Après le repas, nous renonçons à la séance karaoké qui trouve un très grand et large public auprès des Vietnamiens de tous les âges.

Mais nous préférons ce soir rejoindre le calme de nos chambres pour un silence qui allait bientôt se dissiper au fur et à mesure de la nuit…

Aboiements aigus, vrombissement des moteurs de mobylettes et des hommes légèrement éméchés par l’alcool de riz imbibé tout au long de la journée qui interpellent très fortement amis et voisins… la nuit s’annonce sportive !

MERCREDI 5 décembre

Le sommeil de la nuit précédente ayant été perturbé, nous parvenons à nous endormir rapidement, sous le poids d’une lourde fatigue. Mais les coqs ne sont pas ce matin les précurseurs du réveil prématuré ; à 5 heures du matin, c’est la voix du Parti qui nous sort de nos songes…

Chaque matin, dans toute la ville, les hauts parleurs diffusent à plus de 50 décibels une propagande sur les programmes de développement aménagés par le Parti et autres investigations politiques.

Or, la prière communiste dure bien plus longtemps que la prière musulmane invoquée par le muezzin depuis son minaret. La situation, bien que loufoque, mais néanmoins inattendue, nous contraint définitivement à ne plus fermer l’œil. Adieu grasse matinée, veaux, vaches, cochons, riz et raviolis à la vapeur, c’est maintenant l’heure de se lever !

En route pour la dégustation de notre première Pho, la soupe traditionnelle citronnée agrémentée de viande de bœuf ou de poulet et de pâtes de riz ; c’est l’amie du petit déjeuner…

Près de l’hôtel, l’école maternelle où, par petits groupes, les enfants hauts comme trois pommes, suivent l’exemple du professeur et copient les mouvements de gymnastique avec une écoute et un sens de la discipline extraordinaires.

La marche du matin est brève et moins harassante que le programme initialement prévu par Nomade (3 heures de montée suivie d’une heure de descente) ; ce sera plutôt « marche à l’ombre et sur le goudron ».

Le terrain moins accidenté que ce que nous attendions nous fait emprunter la route principale jusqu’au prochain village H’Mong, accroché sur la pente de la montagne. En grand nombre, les villageois nous accueillent avec de grands sourires.

Ensuite, c’est le médecin du village qui nous fait visiter son dispensaire et la maternité, avant de nous accueillir dans sa modeste maison. Cours de médecine « en live » avec traduction franco-vietnamienne simultanée. Claude présente une à une les délicates précisions de posologie d’une dizaine de médicaments dont elle fait don principalement destinés aux enfants.

Jeune fille H'mong

Autour de nous, des regards intimidés, comme ce superbe visage déjà mature et d’une grande sagesse de la jeune May, âgée de 12 ans, qui nous échappe chaque fois que nous tentons de l’intercepter dans notre boîte noire… Finalement, lorsque notre interprète l’aura rassurée de notre intention pacifiste, elle entraîne d’autres enfants auprès d’elle pour partager le jeu.

A midi, notre minibus arrêté à l’ombre des fromagers animera toute la curiosité d’un groupe de femmes H’Mong, patientant jusqu’au retour de leurs maris, partis en shopping dans la petite ville. Durant tout le déjeuner, elles s’efforcent de se hausser sur la pointe des pieds pour apercevoir à l’intérieur du véhicule le moindre objet susceptible de nous appartenir.

Extra-terrestres, d’où pouvez-vous donc venir ?

Longeant le Fleuve Noir, nous traversons de nombreux villages H’Mong, installés sur la rive. Avec eux, leur compagnons favoris qui errent à leur gré à tout moment de la journée : buffles, chiens, poules et poussins, cochons et leurs petits…

Pour mieux se rapprocher des habitations fluviales, nous pénétrons les rizières avec une agilité simiesque, tandis que les enfants nous précéderont, traversant nu-pieds à travers les terrains irrigués.

Le bus nous attend ensuite pour nous conduire jusqu’à notre prochain lieu de prédilection pour la nuit, un village Thaï construit le long du fleuve.

Certaines habitations en torchis laissent transparaître les différences sociales, certaines bien plus aisées que d’autres. Ici, le port est le poumon du village. Derrière un spacieux marché toujours en animation, même à la nuit tombée, une activité intense nous offre un fabuleux spectacle.

Une véritable « arche de Noé » grandeur nature ou « La Croisière s’amuse » version « boat people »…

Devant nous, plusieurs bateaux chargés de meubles, de réserves alimentaires et d’animaux de toutes tailles s’apprêtent à quitter le port. Hommes, femmes et enfants font partie du voyage. Certains d’entre eux, installés dans la cabine supérieure derrière le petit écran – personnage inséparable dans la vie d’un vietnamien – participent joyeusement au karaoké de la soirée.

Les soutes sont remplies de toutes parts ; sur le pont, le linge sèche encore : le voyage semble être une longue aventure pour certains.

Ce soir, une minute de silence accordée à Than, notre jeune et espiègle accompagnateur qui s’est chargé du repas avec amour et qui nous régale en prime de cacahuètes grillées et d’alcool de riz.

Repus de ce délicieux dîner, il est encore très tôt lorsque nous nous mettons au lit…

La jeune fille de la maison aide son petit frère à faire ses devoirs, tandis que le père veille tardivement devant (voire sur – sic ! -) sa télévision.

JEUDI 6 décembre

Après une nuit courte mais profonde, nous nous réveillons de bonne heure avant une belle et nouvelle journée.

Un bateau nous attend pour une courte traversée jusqu’à la rive opposée. Faux départ : le batelier nous informe qu’il a besoin de 20 minutes pour souder une pièce du bateau… 45 minutes plus tard, le moteur ronronne enfin et, sous les nuages, nous traversons une fois de plus le Fleuve Noir, bordé de sombres masses vertes.

Sur la rive droite du fleuve, une vie paisible et toujours rurale nous invite à la découverte. Ici, la proximité du torrent favorise l’utilisation de l’eau pour les travaux agricoles. Une équipe de l’inspection du gouvernement s’est déplacée dans la vallée pour faire état de l’avancement d’un chantier d’irrigation.

Malgré l’interdiction du commerce du bois pour solutionner les problèmes de déforestation, le trafic illégal par voie fluvial est encore très fréquent et facilement observable à l’œil nu.

Ici, même l’habitat et les écoles sont construits en torchis. A notre passage, les aînées sortent de leurs maisons, les bébés peureux dans les bras, pendant que les parents travaillent la journée dans les champs et sur les routes.

Parfois, dans les villes, il n’est pas rare de croiser des hommes qui, en fin de journée, mettent en pratique leur rôle de père. Mais, dès que les plus grands sont sortis de l’école, ils sont prioritaires sur la garde de leurs frères et sœurs.

Et, toutes les générations réunies, ils se régalent à jouer tous ensemble avec une liberté et une indépendance bien méconnues par notre civilisation occidentale.

Nombreux d’entre eux courent à travers champs et chemins de terre, armés d’une serpette, d’une pioche ou d’un long couteau. Nu-pieds ou en sandalettes (pas complètement enfilées, de façon à laisser dépasser de la chaussure leurs talons cornés), ils dévalent buissons et rizières et grimpent aux arbres avec une agilité insouciante et téméraire.

Retour à la ville par bus pour ne pas manquer le déjeuner. Nous attendons ensuite avec impatience la douche chaude tant promise…

L’hôtel, très coquet, mais toujours aux apparences extérieures militaires, nous divise en trois chambrées. Than doit se résoudre à partager pour une nuit seulement…

La chambre a tout d’un décor inspiré de la génération « manga ». Certains la trouveraient plutôt inspirée des séries « fleurs bleues » à la sauce chinoise.

Sur les lits, gros oreillers de satin rose en forme de cœur au contour « frou-frou » et des draps colorés représentant des oiseaux exotiques ou bien de larges fleurs sur fond rouge ; cela mérite bien une photo.

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L’heure de la douche une fois passée, l’air devient de plus en plus lourd et les nuages de plus en plus chargés ; la mousson d’hiver approche.

L’après-midi commence à peine lorsque nous approchons du centre-ville pour une visite de courtoisie. Sur le marché, l’activité est intense. De nouveaux visages ethniques sont venus à l’occasion des achats qui précèdent l’hiver : les Thaï noirs.

La discrétion n’est pas garantie, impossible de circuler sans échapper à l’œil curieux des autochtones.

Mais l’accueil chaleureux nous permet de multiplier les clichés authentiques : intensité des couleurs et des odeurs, expressions insolites captées à travers deux étalages et des discussions transversales : toute une atmosphère aux allures d’ailleurs où chaque seconde de vie représente un spectacle insolite !

Parmi les échoppes de viande, l’un d’entre nous reconnaît un morceau de Thit Cho (de la viande de chien).

Nous tentons une incursion dans les boutiques de vêtements pour un premier achat « souvenir ». Grâce à Than et à la bonne volonté de quatre hommes H’Mong, nous trouvons le seul et unique pantalon noir en grosse toile, porté par les tribus. La négociation demande patience et traduction vietnamienne obligatoire. Nos amis autochtones déballent de leurs sacs leurs propres gilets pour exemple… On en profite ainsi pour exiger un travail de retouches se rapprochant au maximum du véritable costume traditionnel. Bilan de la visite : deux achats presque satisfaisants !

Après le dîner nous nous séparons dans nos chambres respectives, avec l’espoir de ne pas connaître un réveil aussi bruyant que celui de la veille. Seule l’horloge parlante musicale de la Poste marque les heures à voix haute… Chaude nuit sous le vrombissement des ventilos !

VENDREDI 7 décembre

Deuxième Pho depuis le début de notre trek, en guise de petit déjeuner. Ce matin, le restaurant affiche « complet ». Chose évidente, puisque au Vietnam, le repas au restaurant est une pratique courante qui favorise convivialité et rencontres animées, souvent arrosées de nombreux verres d’alcool de riz.

Ce matin, nos amis H’Mong rencontrés la veille sur le marché sont venus à notre rencontre, juste devant l’hôtel. Mais, pas le temps de commencer des achats en leur compagnie puisque nous partons pour une petite marche (« petits pieds » pour reprendre l’expression de Than), au milieu des bananiers.

Un canal d’irrigation creusé autour du village permet aux villageois d’utiliser l’eau pour les activités ménagères et agricoles. Dans cette région, les pilons à eau qui décortiquent le riz ont été substitués par les norias, des à eau à palettes. Dans les campagnes, la fée électricité est fournie par de minuscules générateurs, fonctionnant avec l’eau du ruisseau.

Pour enjamber la rivière, nous empruntons un étroit pont suspendu en bambou aux lattes fébriles et espacées. Nos pas font trembler chaque planche et notre marche manque d’équilibre. Pourtant, les enfants le traversent en courant et, même les deux roues les plus chargés franchisent ce pont sans le moindre écart.

La boucle est fermée ; nous sommes revenus au point de départ, notre ville d’accueil de la nuit passée.

Après un déjeuner complet et équilibré, le chef de la police, avec les ovations de toute son équipe, nous invite à trinquer avec lui en l’honneur de notre passage : alcool de riz encore et toujours ! Difficile de refuser une troisième tournée, alors même que l’ambiance devient de plus en plus chaleureuse. Pourtant, nous devons renoncer à notre collaboration alcoolisée pour prendre la route. Heureuse rencontre avec les autorités qui nous font oublier la bêtise et l’étroitesse d’esprit de la Police Nationale Française. Certaines, même les moins soupçonnées, goûtent aussi aux joies d’engloutir cul sec cet élixir vietnamien !

Rapidement, nous arrivons à l’étape suivante. Trop rapidement, puisqu’il est seulement 14h30.

Le brouillard humide et épais couvre les pitons karstiques qui dominent les plaines irriguées. Notre maison H’Mong, toujours perchée sur pilotis, ne possède ni électricité ni groupe électrogène. Seul un feu de bois pour offrir une très légère clarté à la profonde et unique pièce.

En quelques minutes à peine, Than a déjà organisé l’espace pour la nuit. Il propose même aux privilégiés d’occuper le lit (le nid, lapsus !) nuptial, un large lit de bois légèrement surélevé, dont la moustiquaire est brodée de petites fleurs. Les autres, en revanche, doivent se contenter d’une fine natte à même le sol. « Nomade à la carte », disent certains, le sourire aux lèvres !

Nous traversons le village jusqu’aux rizières, puis jusqu’à la rivière située en contrebas.Un pont rustique mais plus résistant que le précédent, construit de bottes rondes en osier remplies de pierres, enjambe le lit de la rivière.

Sur le bord de la rive, un homme, l’eau jusqu’à la taille, charge une charrue de troncs d’arbres que son bœuf hissera hors de la rivière, près des premières maisons du village.

A quelques mètres de là, des hommes découpent et ficellent des bambous pour les maintenir assemblés. Un seul d’entre eux, armé d’une longue pagaie, descendra le cours du fleuve, debout sur ce « radeau » de roseaux pour transporter sa cargaison. Et sa bonne gestion, indispensable…

Aussi, toutes les techniques d’utilisation de l’eau ont leurs propres spécificités et toute leur importance.

En même temps que la nuit, l’humidité est presque entièrement tombée. Il est à peine 5h10 lorsque nous commençons le dîner.

Brainstorming collectif pour étudier de quelles façons nous allons prolonger la veillée… Suit un point sur la définition du programme des jours à venir et nos suggestions d’aménagement de celui-ci. Est-il envisageable de ne plus arrivée dès le début d’après-midi au village où nous passerons la nuit et de rallonger les marches ? Than accepte nos initiatives, sous réserve de l’accord administratif. Il soumettra notre suggestion dès le lendemain par téléphone à l’agence locale d’Hanoi.

En échange, nous lui permettons une soirée karaoké jusqu’à une heure avancée… Mais dans le lit nuptial, le silence de la nuit a déjà transporté sa trekkeuse dans l’exotisme de rêves occidentaux…

SAMEDI 8 décembre

Sur la route ce matin, de nombreux ouvriers protégés de leur casque militaire, travaillent à la rénovation des routes sur des chantiers publics. Hommes et femmes refont le raccordement de la route qu’ils saupoudrent de goudron avec un simple arrosoir. Mais, la plupart du temps, cailloux et sable jalonnent notre chemin interrompu parfois par de profonds et larges trous. Parfois, nous devons même abandonner notre véhicule pour traverser à pied un passage trop accidenté. Jour et nuit, le travail ne manque jamais et l’amélioration du réseau routier est une activité de longue haleine.

Autour de nous, un véritable paysage de jungle, dont la luxuriance nous nourrit de ses nuances de verts intenses et de ses plantations de thé. A la jungle succède ensuite un paysage de forêt où, comme les protubérances des dromadaires, les sommets des sapins divulguent leurs rondes et voluptueuses silhouettes.

Ce midi, nous faisons halte dans une ville de taille moyenne, où des marquages ont été tracés sur la route pour délimiter les espaces de circulations. Ce sont majoritairement les Thaï noirs qui nous offrent leur sourire en guise de bienvenue, lorsque nous arpentons leur quotidien.

Durant le repas, nous assistons à un unième épisode de « La Roue de la fortune » avec, pour décor, une plantation de fleurs de lotus sur un plan d’eau. Le vainqueur, doué d’une oreille musicale particulièrement développée, nous présentera ses facultés artistiques.

Quant à la météo nationale, elle nous alerte de l’arrivée d’un cyclone dans le centre du pays : prudence oblige !

Tribu Nord Vietnam (décembre 2001)

Puis, suit un arrêt dans un village Zao, où les femmes au crâne rasé, coiffées et habillées en noir, nous accueillent avec beaucoup d’entrain. Notre visite surprend nos hôtes, bien moins craintifs que les H’Mong et les Thaï aux foulards fluorescents et très entreprenants dans leur curiosité et par leur côté tactile. Désireuses de découvrir la différence par le toucher, l’une d’elles me passe la main dans les cheveux, comme pour mieux appréhender la différence. Par le bas d’une colline, ils entrent en scène à tour de rôle, abasourdis ou bien riant aux éclats. Une rencontre du « 3ième type unique » pour ces ethnies perdues dans les montagnes, si loin de la civilisation occidentale…

Suite à cette première visite chez le peuple Zao, nous prenons route jusqu’au prochain village Thaï.

Dans un épais brouillard, nous nous dépêchons de nous installer pour commencer une visite ethnologique du village.

Partout, la spontanéité enfantine nous surprend de ses attitudes naturelles, imprévisibles. Des éclats de rires d’un petit groupe qui tire ses camarades dans une charrette de bois aux sourires amusés d’autres fillettes qui ont hissé leur pull au bout d’un bâton en guise de drapeau pour conquérir nous ne savons quelles craintes…

Dans le village, les femmes tissent foulards et couvertures avec un métier à tisser artisanal. Parfois, il nous arrive de les croiser sur les routes, le même instrument dans le dos. Elles en profitent pour nous exposer le résultat de leur travail, de très jolies broderies… Malheureusement, le succès n’aura pas de suite auprès des touristes francophones que nous sommes : nous ne sortirons pas un seul dong !

Scann de photo argentique

Scann de photo argentique

Durant le dîner, un groupe d’hommes discute autour d’une table dans le fond de la maison, observant avec attention l’ensemble de nos faits et gestes ; ce sont les représentants du village ! Munis de nos passeports, ils contrôlent notre passage dans leur commune et confisquent nos papiers pour la nuit entière. Mais la rigidité des autorisations n’est qu’administrative ; les hommes nous invitent à trinquer en l’honneur de notre voyage et en souhaitant une bonne suite à nos aventures…

La consommation d’alcool de riz n’est pas réprimandée par la justice vietnamienne en matière de trafic routier. Ici, dans les villes comme à la campagne, la police nous aide à trouver la voie idéale.

L’obscurité de plus en plus pénétrante met rapidement fin à nos discussions, en attendant de pouvoir les poursuivre le lendemain…

DIMANCHE 9 décembre…

Derrière nous, Thulé que nous quittons sous la brume pour une longue journée de route qui nous permettra d’atteindre avant la nuit et ce, avec un jour d’avance, la province de Lao Cai.

La jungle luxuriante qui borde la piste toujours accidentée, obscurcit le peu de luminosité qui filtre sous le brouillard. En moins d’une heure, nous franchissons un premier col qui nous offre quelques chaleureux rayons de soleil.

Plus nous avançons sur notre route vers le nord, plus le ciel se dégage pour nous faire profiter de superbes vues panoramiques. Autour de nous, un paysage de montagnes verdoyantes ; des forêts de sapins à l’infini et toujours un ruisseau comme pour enchanter notre circuit, pareil à une belle journée de printemps…  Au fur et à mesure des lacets, le paysage évolue sans transition. A présent, les plantations de thé à perte de vue contrastent avec les tons ocre de la terre complètement asséchée.

Les efforts de reconstruction des routes nous paraissent de plus en plus vains, les moyens techniques peu étant peu adaptés aux besoins et les efforts surhumains peu récompensés.

Nous dépassons aussi sur la route un grand nombre de braconniers dont l’activité illicite de bois n’est pas correctement réprimandée. Découpe de bois, soudage puis transport de la marchandise, les trafiquants s’installent en nomades dans les tentes précaires en grosse toile le long des routes, pour passer la nuit en pleine nature et poursuivre leur travail le lendemain à l’aube, afin de  perdre le moins de temps possible.

Quelques mètres plus loin, de jeunes garçons H’Mong, partis à la chasse aux oiseaux. L’un deux nous explique comment charger l’arquebuse de poudre noire, avec laquelle il tire ensuite une grenaille ; quel drôle d’engin pour tuer de si petits oiseaux !

En peu de kilomètres, nous croisons des villages ou bien des villageois grands marcheurs appartenant à des ethnies que nous n’avions pas encore eues l’occasion de rencontrer : les Sapek, aux costumes et aux coiffes piquées de pompons de toutes les couleurs.

Les Cuvettes que l’on reconnaît par leur coiffe particulièrement originale : une sorte d’ustensile en aluminium suspendue en équilibre sur la tête. Et, plus nombreux, les Zao noirs ou rouges dont les coiffes, d’une forme géométriquement tarabiscotée, recouvre le crâne rasé des femmes.

Tribu Nord Vietnam (décembre 2001)

Zaï, Lao et bien d’autres encore : il nous sera difficile en un seul voyage de découvrir les 54 minorités qui peuplent le Haut-Tonkin !

Les paysages qui suivent se succèdent sans jamais se ressembler. Nous grimpons difficilement vers les hauts plateaux arides – la route surnommée « Sofitel » depuis le début de notre voyage, ne durant jamais plus de deux kilomètres – avec une impression d’être transportés en Mongolie, au milieu des steppes aux couleurs brûlées par le soleil. Dommage de ne pas disposer d’un peu plus de temps pour marcher à travers cette nature grandiose !

Toujours sur les crêtes, nous roulons à présent dans un paysage de nouveau très vert aux pitons tout pointus comme des pins de sucre qui, à la lumière tombante, nous font penser à des projections d’ombres chinoises, représentant des bosses de dromadaires ou de zébus. Devant l’éblouissement général de cet insolite environnement, personne ne décolle le nez des vitres pourtant bien assombries par la poussière.

A la tombée de la nuit, nous nous arrêtons à Phong Tho, une petite ville installée en contrebas. Pour la première fois, nous nous trouvons face à des visages occidentaux : deux motards lookés « babacool ».

Nous profitons des bienfaits de l’eau chaude pour retirer ces épaisses couches de poussière cumulées au cours du long voyage de la journée.

Suit un apéro de consolation en terrasse. Les plus curieux découvrent avec amusement, en arrière salle, en passant sous un rideau frangé, un espace réservé au karaoké. Deux canapés de cuir noir avec, pour décor, un papier peint couleur bouteille dans une pièce très romantique qui pourrait aussi dissimuler les services d’entraîneuses professionnelles.

Je me souviens d’ailleurs, dans le film chinois « Xia Whu, artisan pickpocket », une scène dans laquelle le jeune garçon louait, pour l’après-midi, un endroit identique pour une partie de karaoké avec sa jeune amie.

La seconde bière est consommée dans un restaurant voisin où, à notre grand étonnement, nous dînons sur de belles et hautes chaises. Pourtant, nous nous étions assez bien habitués à la petitesse des objets de tous les jours (et aussi du mobilier plastique) qui nous rapproche du centre de gravité du sol. La fin du repas commence à tourner à la débauche : tournées (au pluriel oblige…) générales d’alcool de maïs ! Combien font 3 et 3, au fait ?

Difficile de trouver ce soir suffisamment de cohérence et de pensées cartésiennes pour une écriture captivante et bien construite, mon voisin ne peut que le confirmer…

LUNDI 10 décembre

Le soleil se lève alors que nous prenons la route, nous offrant des points de vue dégagés sur toute la chaîne de montagneuse, dans une luminosité extrêmement vive. La haute vallée verdit et les sapins recouvrent les pentes ; un semblant des Hautes-Alpes françaises !

Peu à peu, la route s’améliore, adieu la route « Nomade » !

Mais, cette évolution tend à nous conduire vers une région plus touristique, marquant ainsi la fin de « l’isolement » si caractéristique de notre voyage authentique. Nous croisons un grand nombre de bikers, des cyclistes et quelques touristes à bord de Jeep : Sapa ne doit plus être très loin !

Parfois, le mythe échappe à la réalité… Sapa, petite ville située à 1800 mètres d’altitude et réputée pour son climat très capricieux nous accueille avec un grand soleil.

L’hôtel, situé sur les hauteurs de la ville, fait face au Fansipan, un sommet perdu dans les nuages de 3143 mètres.

Après une douche de bienvenue, nous prenons la température de la cote touristique de la ville. A chaque coin de rue, des H’Mong de tous les âges, vieilles femmes édentées ou bien très petites fillettes qui vous interpellent aussi aisément en anglais qu’en français, les bras et les sacs chargés de broderies (chemises, dessus de lit, taies d’oreillers, sacs, etc… et de bijoux).

Nous ne sommes pas les premiers arrivés ! Mais Lapalisse a parfois des vérités plus ou moins nuancées.

Fini ici l’image du H’Mong asservi de lourdes labeurs agricoles et marchant jusqu’à l’épuisement à travers les montagnes. Ici, ils ont trouvé le créneau plus rentable et tellement moins fatiguant. Les portraits types du H’Mong et du Vietnamien s’en trouvent presque inversés…

D’ailleurs, à proximité de Sapa, les villages sont tous désertés ; c’est en ville qu’ils viennent à la rencontre du touriste et surtout à la quête du business.

Heureusement, l’image du pays rural  et de travailleurs acharnés que nous avons perçue à travers nos premiers tâtonnements dans la découverte des cultures minoritaires du Vietnam nous rassure quant aux valeurs traditionnelles pas tout-à-fait en voie de disparition.

Mais nous regrettons tout-de-même les superbes sourires échangés, la naïveté des éclats de rire, ainsi que toute la discrétion et la retenue des villageois que nous avons connus jusque ici.

Même le marché réputé le samedi pour son attrait cosmopolite, le lieu de rendez-vous privilégié des ethnies, participe à l’attraction touristique ;  les hôteliers en profitant pour augmenter le prix des chambres la veille du « spectacle » !

En semaine, bien que très étendu et fourni, ce marché nous paraît tout de suite moins accueillant et surtout moins traditionnel que les précédents, et les scènes de vie, sans surprises.

Et pour accentuer davantage notre déception, Mr Duc nous conduit par un escalier de pierre dans la vallée, quelques mètres plus bas seulement, au cœur du « faux traditionnel », où la mise en scène a été créée d’avance, presque par et pour le touriste à la fois !

Celui-ci découvre à la fois la teinture de l’indigo, le tissage et la broderie ou encore le métier de forgeron ; il ose ensuite une incursion dans l’habitat traditionnel H’Mong avant de poursuivre sa visite jusqu’à une centrale électrique construite avec authenticité par les Français… 😉

Quinze minutes à peine suffisent pour connaître et photographier toutes ces traditions si lointaines qui nous tendent les bras jusque-là toutes réunies juste au pied de la ville… avec le cliché de la photo qui permet en échange de laisser un pourboire rémunérateur ou une poignée de bonbons.

Ne jamais rester sur sa faim ! Aussi, nous nous réunissons le « comité de direction » pour exposer à Duc nos lamentations d’esprits sportifs frustrés, face à l’écart grandissant entre nos attentes et la réalité finale du circuit. Le message semble avoir été bien entendu et compris !

Nous disposons donc d’un temps supplémentaire pour poursuivre la promenade avant de regagner l’hôtel. Bien que le ciel s’assombrisse au fil des heures et que la balade ne présente guère d’intérêts, aussi bien du point de vue des paysages que des rencontres…

En guise de consolation, quelques verres d’alcool de  pomme sauvage pour les plus endurants et deux jeunes routards en cavale… avant une longue nuit (demain, permission de 8h30 !!) sur un oreiller animalier pour la petite enfance : deux lapins roses en fête dans la forêt… signé « Happy to you ! ».

MARDI 11 décembre

Sapa nous contrarie ce matin en nous dévoilant sa véritable personnalité : elle nous enveloppe d’un épais brouillard et nous arrose d’un léger crachin… L’humidité dans la chambre est terriblement pénétrante et le carrelage cristallise le moindre de nos pas. La température extérieure dépasse presque celle de la chambre !

Mais dans la rue, les H’Mong ont sorti capes de pluie, bottes en caoutchouc et parapluies… Aussi, ainsi protégées, rien ne repoussent plus ces femmes pour aborder sans complexe toutes les âmes occidentales avec une motivation permanente.

A défaut d’un ciel ensoleillé, un faible rayon de soleil apparaît sur la table au petit déjeuner, accompagnant du pain sans œufs (promis pourtant la veille), un verre de thé citronné et, comme une illumination sainte, un jus d’orange pressé ! Réconfortant nécessaire pour se préparer psychologiquement à la longue et éprouvante marche qui s’annonce… sic !

Cette fois-ci, nous nous éloignons un peu de Sapa pour rejoindre à pied un village de Zao rouges, toujours sans quitter la route. Des camions arrivent en renfort pour livrer des plaques de filtres ciment qui seront portés ensuite à même le dos, pareils à des escargots couverts de leur coquille.

Sur les bâtiments administratifs, des affiches illustrées marquent la volonté du gouvernement de limiter les naissances. L’efficacité de cette campagne rencontre un large succès, puisque dans les villages, de nombreux foyers élèvent au maximum 2 ou 3 enfants.  Ce taux de natalité vaut pour la vallée, mais que sait-on de la contraception chez les H’Mong dans les hauts plateaux ?

A l’école, c’est la récréation. Les deux jeunes institutrices nous permettent de rentrer dans la classe sans se préoccuper de la bienveillance des enfants partis jouer dans tous les coins du village. Dans la salle de classe, le portrait d’Ho Chi Minh et les tables de multiplication arborent les murs. Pour exercer le métier d’enseignant, les élèves suivent deux ans d’études de pédagogie après le baccalauréat. L’école est en théorie obligatoire jusqu’à l’âge de 15 ans. Mais en pratique, beaucoup d’enfants, pourtant très jeunes, sont occupés aux travaux agricoles et peu assidus à la classe.

Par ailleurs, cette vallée subit, de par sa proximité avec Sapa, les effets néfastes de l’ouverture du pays au tourisme. Grands et petits attendent avec impatience la visite de l’étranger pour vendre leur artisanat et accessoirement mettre en pratique leurs connaissances linguistiques, au détriment de la fréquentation des cours.

Après le déjeuner, une promenade digestive nous emmène à travers les rizières en terrasse, dont la beauté a été immortalisée et commercialisée sous forme de cartes postales.

Superbe point de vue incontestable depuis le départ de notre promenade au-dessus des toits des maisons, avec un décolleté profond sur les reliefs des rizières.

Le chemin emprunté assouvi enfin une partie de nos désirs de marche. Un brin d’effort sera nécessaire pour atteindre le haut de la vallée opposée, accessible uniquement par une cascade de boue.

Pour parfaire cette savoureuse marche, il ne manque plus qu’un peu de lumière et de soleil, s’il nous est permis d’être exigeants…

Mais cette absence de luminosité nous autorise à imaginer les contrastes verdoyants de toutes ces cultures en terrasse… Un épais brouillard assombrit la forêt de sapins. Même sous le soleil, une chaleur orageuse et menaçante nous étouffe après les derniers efforts fournis, mais sans la douce caresse du soleil sur la peau.

En contrebas, nous empruntons un grand pont suspendu, soulageant son voisin, complètement délabré. Un homme assez âgé nous interpelle d’un bon français, pour nous exprimer sa sympathie envers notre pays et, en prime, l’histoire de son apprentissage de notre langue.

Sur le chemin, les enfants jouent à la toupie qu’ils font tourner en lâchant la cordelette enroulée autour. Des plus grands s’entraînent au saut en hauteur, tandis que les filles préfèrent à l’unanimité le saut à l’élastique qui, relié entre deux chaises fait le plaisir des demoiselles de tous les continents…

Nous arrivons à Sapa, à l’heure de la sortie de l’école : chacun ses devoirs !

Than s’est chargé des formalités avec la midinette du poste de police, bien que, depuis  notre arrivée à Sapa, sa petite amie ne cesse d’user du rétablissement du réseau pour réveiller ainsi le profond sommeil du bodyguard à la carte.

Ce soir, nous attendons avec impatience les effets de la « Hot Pot », la fondue chinoise, dont la base, un bouillon à de bœuf aromatisé que l’on accommode à son goût : pâtes, viandes, légumes, tofu, tomates ou ananas, chacun plonge dans le bouillon l’ingrédient de son choix pour une cuisson immédiate. Grâce au délicieux mélange bouillant, nous parviendrons à trouver le sommeil, même dans l’humidité des draps.

MERCREDI 12 décembre

Quitter Sapa à jeun à 6h30 du matin, dans une brume épaisse et une bruine pénétrante, enthousiaste peu les troupes.

Peut-on espérer un soupçon d’amélioration de la visibilité sur la suite du parcours ? Voici qui embellirait grandement notre longue journée de route.

Jusqu’à Lao Cai, l’état précaire de la route nous secoue dans notre sommeil. Malgré les efforts de remise en état qui leur coûtent fatigue physique et problèmes de santé, les nombreux éboulements et intempéries climatiques ont vite fait de détériorer le travail fourni.

Lao Cai, la porte de la Chine. Cette grande agglomération profite de sa situation stratégique pour favoriser le développement industriel. Première ville que nous traversons depuis notre départ d’Hanoï. Visite gratuite mais pas guidée des différents quartiers de la ville, avant de trouver un endroit idéal pour déguster la Pho dans un modeste boui-boui.

Vu la médiocrité de l’état général qui nous anime, l’appétit ne vient pas en mangeant. Tant pis, nous nous rétablirons bien un jour…

Petite marche d’approche urbaine jusqu’au poste frontière. Malheureusement, nous n’avons pas l’autorisation du douanier pour franchir les quelques mètres qui nous séparent de la « porte » divisant les deux pays.

Monsieur Duc n’insiste pas et préfère éviter les ennuis. Nous nous contentons donc d’observer le trafic sur cette zone frontalière. Ici, le va et vient permanent encourage les Chinois à passer la frontière, chargés de fruits, de légumes, de riz et autres produits de leur propre production.

La différence de physionomie des populations est incontestable, même pour les novices des cultures asiatiques. Sans hésitation, nous distinguons notre peuple d’accueil de celui du pays voisin.

Après quelques kilomètres de route, nous nous trouvons de nouveau dans la vallée, arborée de bananiers et d’arbres fruitiers. Ici, la typologie de la population diffère complètement des villages Thaï traversés pendant nos marches à pied, nos transferts en bus ou en sampan.

Ici vivent les H’Mong fleuris. Vêtus et coiffés de vêtements aux mêmes lignes que les H’Mong, les tissus sont brodés de couleurs chatoyantes. Leur parure rayonne d’heureuses associations de coloris.

Le spectacle devient fantastique à l’heure d’affluence sur le marché. Splendides éclats de couleurs qui se mêlent aux odeurs d’épices, de poissons séchés et aux étalages de tissus, de fruits et de légumes.

L’animation trépidante de ce moment typique, nous offre de nombreux clichés capturés à l’improviste dans la foule, sans pour autant déranger le naturel de leurs échanges. Moment privilégié pour réussir les meilleures photos de scènes de vie, dans toute leur popularité au sens culturel du terme : un régal d’images insolites prises sur le vif !

Puis, le paysage change au fur et à mesure des kilomètres pour gagner en platitude. La province de Phu Tho tient à sa réputation pour la culture de pamplemousse dont la taille fait de l’ombre aux melons français.

Sur les plans d’eau, des maisons rondes en osier abritent des chapeaux coniques des pêcheurs. Bientôt, c’est la plaine du delta qui nous entoure de cultures irriguées en allées rectilignes.

Dans le brouillard de la nuit tombante, la diversité des coloris et les allures esthétiques des plans des cultures perd de son charme. Seul attrait, l’attractivité purement agricole toujours aussi dense et ce, à toute heure de la journée. Des charrues tirées par des bœufs et des cochons et canetons qui côtoient les automobilistes de plus en plus nombreux.

Mais le trafic de vélos reste de loin le trafic le plus intense. Aussi, la conduite demande une attention privilégiée sous les assourdissants bruits de klaxon.

La banlieue d’Hanoï est construite de hautes maisons colorées, mais aussi de modestes habitations au sol en terre battue, et à l’absence de portes et de fenêtres qui laisse donc pénétrer une humidité ambiante.

Le manque de confort local nous refroidit encore, bien que le calés de façon très douillette chacun à sa place dans le minibus.

La circulation s’intensifie. Nous approchons d’Hanoï et de notre hôtel d’accueil. Bientôt la récompense de cette longue traversée du nord Vietnam : une douche chaude et généreuse dans une salle de bains occidentalisée.

Au Van Minh, le frère d’Anne Thran nous attend pour la suite du programme. Et, pour régaler les voyageurs, un délicieux repas au Little Hanoï que semblent apprécier les routards.

Bien que repus de poulet aux épices et de riz parfumé, notre appétit s’ouvre alors sur de nouvelles saveurs : le shopping ! Autant de souvenirs bon marché que d’occasions de marchander… Soieries ou bien vaisselle laquée : toute une sélection d’idées cadeaux à portée de main bienvenue à l’approche des fêtes de fin d’année !

Notre première expérience commerciale est diminuée, non par manque d’enthousiasme, mais à cause de l’heure tardive (23 heures, déjà…) qui nous mène au lit. Quelle terrible veillée pour un retour aux sources urbaines : un best-seller à publier dans le livre des records…

Cyclo marché

JEUDI 13 décembre

Ce matin, suite à l’aménagement du programme improvisé la veille, nous quittons l’hôtel à 8 heures pour deux heures de temps libre dans la vieille ville.

L’odeur de la Pho parfume les rues, les marchands ambulants nous sollicitent pour la déguster. Même à cette heure matinale, on nettoie et on découpe le poisson, on frit les légumes et la viande et on se régale (chacun ses goûts…) des œufs de 100 jours.

Dans la rue qui mène au grand marché, des échoppes entières de biscuits et de bonbons sur le trottoir. Le marché couvert, c’est le paradis du tissu, un marché « Saint-Pierre » divisé en box ouverts. Et, en sous-sol, au pied d’un large escalier central, des dizaines de bazars où l’on trouve tout et n’importe quoi, du moment qu’ils soient suffisamment kitch et qu’ils ne servent à rien.

Quelques rues plus loin, le hasard de notre sens de l’orientation expérimental nous conduit directement dans la rue de la soie. Mais les Vietnamiens cultivent la superstition qui dit qu’une bonne première vente prédit une journée heureuse en commerce.

C’est donc perdu d’avance pour les achats bon marché ! Aussi, je démissionne très vite et me contente de glisser un simple coup d’œil curieux à travers les vitrines.

La raison l’emporte avec majorité sur la tentation et nous rentrons donc avec ponctualité à l’hôtel. Attablés près de l’accueil, un jeune couple ayant participé à un autre circuit Nomade, prend un dernier petit déjeuner avant de repartir à Paris. Tous dans un seul et même taxi pour nous conduire à la gare routière. Rapidement réservé, notre véhicule nous presse et démarre aussi sec.

Même à l’arrêt suivant, l’horaire est toujours respecté. Sur le siège à côté de moi, un jeune père porte sur fils sur les genoux. Sous une pluie battante, nous roulons dans la région du delta, sans même pouvoir profiter du paysage et des scènes de vie, visibilité zéro !

Deux régions différentes nous séparent d’Halong. La première est réputée pour ses litchis. Le relief, plus vallonné que la région limitrophe à la Chine, regorge de mines de charbon à ciel ouvert. Nous approchons de la Mer de Chine. Dans les champs, des cultures industrielles de crevette.

Quelques minutes plus tard, nous arrivons à Bay Chai (« rivage brûlé »), le port d’embarquement situé un peu plus au sud d’Halong, loin des afflux touristiques.

Sans attendre, on nous présente notre dragon jaune, le « Hoang Long », qui sinuera deux jours durant entre les pitons karstiques de la mythique Baie d’Halong.

Nous croisons des cargos entiers chargés de charbon et des navires militaires. Malheureusement, le temps maussade assombrit les contrastes. Et dans le salon, les courants d’air filtrent à travers toutes les ouvertures ; le vent souffle légèrement, mais suffisamment pour former une petite foule.

La nuit tombe, mais nous devons patienter jusqu’à l’arrêt définitif du bateau, afin de pouvoir allumer les lumières et poursuivre nos « intenses » activités…

Dans la petite crique, de nombreux pêcheurs ont jeté l’ancre et leurs filets. Certains dormiront à la belle étoile sur de modestes planches de bambous. En attendant, un dîner de poissons et de crustacés fraîchement pêchés, arrosé de vin blanc, nous régale des plaisirs maritimes.

Quelques gouttes d’alcool de maïs pour nous protéger du froid ne suffisent pas pour animer la soirée dans l’esprit « Club Med ». Pas de danseuses aux bambous, ne de clips de la chaîne de télévision nationale VTV, ni même une seule salle de karaoké. Ce soir, encore, nous préférons rejoindre nos chambres dans la cale, deux cabines de lits superposés dans les profondeurs du bateau. Heureuse surprise : cette nuit, nous dormons sans couverture !

Malheureusement, sur les conseils du grand Duc, nous nous sommes abstenus d’apporter nos duvets. Or, les moyens du bord étant bien maigres, mais feront tout-de-même l’affaire, grâce à de simples dessus de lit pour recouvrir nos sacs à viande.

L’équipage lance le couvre-feu et l’extinction définitive suivra peu de temps plus tard. Un simple fil électrique à décrocher du plafond et nous voilà plongés dans le noir absolu… dans le silence d’une nuit marine, au milieu de nulle part, sur la Mer de Chine.

VENDREDI 14 décembre

Un matin encore maussade dans ce lieu idyllique d’une absolue sérénité. Pourtant, mieux qu’hier soir, nous pouvons admirer le vert émeraude de cette mer qui nous berce dans un rythme de croisière.

Autour de nous, la rude vie nomade des pêcheurs. Près de notre bateau, ils se ravitaillent les uns avec les autres. Certains sont déjà bien achalandés des fruits de la pêche. Une épicière se joint à eux pour leur vendre des sodas.  Sur un minuscule sampan aux planches distanciées, un homme de 58 ans nettoie ses poissons. Sur un autre habite une famille aux enfants très jeunes, dont un bébé emmitouflé dans les langes.

Le linge suspendu à l’intérieur du bateau respire l’humidité ambiante. L’espace à vivre se limite à une petite cabine à peine abritée des coups de vent et du crachin. Nomades que nous sommes, nous frissonnons au moindre courant d’air, assurant la fermeture maximale de nos vestes polaires et de nos coupe-vent : à chacun sa notion de « l’extrême » !

Nous quittons la crique et naviguons jusqu’à Quan Lan, une île dont l’activité, essentiellement liée à la pêche, abrite 1200 habitants.

Le long des palétuviers, la digue borde un habitat coloré incomparablement moins modeste que les maisons H’Mong. Dans un jardin, un profond puits d’eau tiède.

Encore une fois, les enfants du village nous accompagnent de rires et de regards intrigués jusqu’au bout de la route. Sur l’île, trois cent d’entre eux sont scolarisés. L’institutrice nous explique qu’elle vie loin de son mari parti travailler dans le sud ; trois ans séparent chacune de leur rencontre.

Légèrement en retrait de la route, un groupe d’hommes sur un chantier naval artisanal. Un beau bateau tout de bois, dont ils percent les planches grâce à des chignoles (vrilles à arc) : c’est presque l’époque des « pierres à feu » !

Au milieu des palétuviers découverts par la marée basse, les femmes ramassent les coques. L’île semble très étendue, mais les ressources économiques et agricoles beaucoup plus restreintes.

Glacés par cette promenade au plein air, nous regagnons notre bateau pour continuer la navigation vers le sud. Nous croisons navires de guerre et cargos surchargés. Et notre trajectoire pénètre le chantier de la marine vietnamienne. A quelques mètres du bateau seulement, la cible de tir. Heureusement, les entraînements militaires sont terminés.

Dans une petite crique, un plan d’eau uniquement destiné à la culture de perles. Une série de bouées bleues quadrillent la zone délimitée pour ce type de cultures. Nous poursuivons notre croisière dans le silence absolu d’un environnement exceptionnel.

Avec la déception de ne pas voir percer un seul des rayons du soleil pour donner davantage de volume aux falaises et accentuer les contrastes. Mais aussi de ne pas user des petites criques de sable blanc le temps d’un bain de soleil, agrémenté de baignades dans les eaux claires de la Mer de Chine…

Une prochaine fois, peut-être ou bien, demain matin ?

La contemplation s’accompagne de brainstorming en tous genres, du type « comment voir des formes animales dans les silhouettes des rochers… ?». Ce petit jeu nous mène jusqu’au dîner que nous passons de nouveau dans une crique protégée du vent et des courants d’air glacials.

Ce soir, les discussions tardent davantage, chacun explorant ses meilleurs souvenirs de voyage, dans la nostalgie d’une aventure déjà presque terminée pour certains d’entre nous. Le couvre-feu sera donné par l’équipage qui commence à installer sa chambrée dans notre « pièce à vivre ».

Un détail, mais pas des moindres : veiller à mettre à l’abri notre « grenier fruitier » attaqué la veille par des rats végétariens ou affamés ?

SAMEDI 15 décembre

Qui n’en rate pas une ? Heureux sont les amateurs de somnifères qui n’ont pas entendu le ballet de ces petits rats qui, d’entre-chats en pirouettes n’ont cessé les représentations nocturnes.

Mais notre garde-manger n’en a point souffert… Pour accompagner les fruits et l’amertume du thé vert, des œufs au plat et des nouilles sautées au petit déjeuner : divin pour un breakfast asiatique !

Toujours sans le soleil, pourtant seulement retenu par une mince couche de brume, nous terminons, deux heures durant, notre navigation au milieu des falaises. Peu à peu apparaissent les bateaux touristiques.

Ayant profité d’une croisière au sud d’Halong, nous avons eu la chance de passer ces deux journées en Mer de Chine loin de l’afflux de touristes avec pour seuls compagnons, les loupiotes des sampans de pêcheurs.

Les bons comptes ne font ils pas les bons amis ? Peu adeptes des chiffres et des lettres, nos esprits cartésiens sont brouillés ce matin. Manquant d’antisèches, il nous faut aborder une réflexion collective supplémentaire pour additionner nos dongs et comparer le montant total de nos consommations à l’addition de l’équipage. Est-ce le mal de terre ou bien nos adhésions trop radicales à la vie de nomades qui refoulent nos acquis en mathématiques ?

La solution du problème enfin résolue, nous sommes aptes à débarquer sur la terre ferme. Un taxi à la conduite dynamique nous dépose en quelques minutes à peine devant la gare routière.

Monsieur Duc parti en shopping alimentaire, nous profitons de ces moments d’attente pour marcher le long du port ; c’est la croisette version vietnamienne !

Le long de la route bordée de palmiers, des hôtels grand standing (modèle américain pour référence au tourisme haut de gamme), clonés les uns à côté des autres.

Pour la première fois, le charme de l’authenticité préservée et d’un tourisme encore discret est brisé ! Même la fonctionnaire du bureau de poste, pourtant habitée d’une tension quasi nulle, élève 20 000 dongs (soit 10 francs), le prix du dollar.

Grâce à la diplomatie de Monsieur Duc, nous trouvons très vite place dans le bus qui nous mène jusqu’à Hanoï.

Mais attention aux absents partis alléger leur circuit rénal car, pour les Vietnamiens, ces derniers ont toujours tort ! Heureusement, un langage des signes assez primaire nous permet de conserver chacune de leurs places.

Mais l’entêtement ancestral de l’autochtone n’est pas un stéréotype gratuit. Un jeune homme pique des verts lorsqu’on lui demande de se déplacer pour laisser un jeune couple voyager côte à côte.

Une nouvelle fois, qui ne tente rien n’a rien ! Ayant laissé monter en cours de route davantage de personnes que de places assises disponibles, on nous demande de déplacer nos bagages, bien que les deux places qu’ils occupent aient été loyalement achetées.

Monsieur Duc est formel et n’en démord pas : ce ne sont pas nos problèmes ! Sur des airs années 60, nous faisons route vers Hanoï, le soleil perçant sous les nuages. Karaoké à la française oblige !

Notre entrée dans la gare routière en début d’après-midi sème la panique chez les chauffeurs de taxi moto. Une centaine de mètres avant le terminus, une horde de deux roues assaillent le bus, nous sollicitant (autochtones compris) par la fenêtre et se bousculant les uns les autres, dans la crainte d’être victimes de la concurrence.

Pas de franc succès pour ces solliciteurs de 3ième classe puisque nous rejoignons à pied le « Temple de la littérature ». Pagode aux toits de briques carrées, « bonzaï » de taille devant le temps, dalles du Collège National et un autel où se recueillent des confucianistes.

Respect du père, du mari et du fils, les valeurs confucianistes, dont les piliers, travail beauté et vertu, mais aussi bonne tenue avec autrui, régissent les conditions féminines et ce encore aujourd’hui.

En attendant le taxi pour regagner l’hôtel, derrière un trafic intense de véhicules en tous genres, un portail ouvert laisse entrevoir un combat de coqs. Mais derrière une circulation si dense, impossible d’immortaliser un seul instant de la scène.

A peine réchauffés par le soleil depuis si longtemps camouflé, nous voici de nouveau dans un taxi pour le Van Minh. Pour les « sudistes » sans abri, en transit à Hanoï pour quelques heures seulement, nous négocions un tour de rôle sous la douche.

Sans pitié pour l’imagination de la jeune femme de chambre qui entre dans la pièce pour apporter des bouteilles d’eau, au moment où quatre d’entre nous se rhabillent… sur un simple malentendu ?

A la remise du cadeau « Nomade », suit une seconde session de free shopping dans les rues de la vieille ville, entre soieries et céramiques.

18h30. Très ponctuels, au rendez-vous, nous prenons notre dernier dîner de groupe au Linh Phong. Prêts pour la séparation qui marque la fin du voyage, nous assistons au clou de la soirée : le taxi à la carte !  Après une fausse alerte (véhicule en avance que Monsieur Duc se permet de retourner), plus de 20 minutes s’écouleront jusqu’à l’arrivée d’une voiture trop petite.

Les appels téléphoniques fusent de tous les côtés et le ton monte. Il se n’agirait pas d’être en retard à la gare ! Vive la communication interplanétaire… Monsieur Duc, désespéré, trouve enfin satisfaction à la hauteur de ses exigences, 1 minute et 30 secondes et les adieux sont terminés !

L’équipe réduite, nous sommes deux bienheureux à profiter d’une belle chambre d’hôtel, tandis que le reste de la petite famille passe la nuit dans le train. Un épisode terminé et bientôt, l’épilogue ! Bonne nuit à tous, avec ou sans couvertures…

DIMANCHE 16 décembre

Pour la seconde fois ce matin, il faut user de patience pour ne pas crier famine. La moitié de notre commande n’arrivera pas ; inutile d’attendre un quart d’heure supplémentaire, la suite ne sera pas livrée. Rompu de ses nombreux bols de riz absorbés au cours des deux semaines passées, Christian reste sur sa faim, sans protester.

Bien que consommateur gréviste des achats souvenirs, il se porte volontaire pour un dernier vagabondage à travers les « 36 Pho Phong » de la vieille ville, chacune correspondant aux 36 corporations de métiers établies à Hanoï à la fin du XIIIe siècle.

Partir à la découverte de petites rues pittoresques et se perdre dans son dédale, c’est pénétrer la caverne d’Ali Baba pour un envoûtement absolu.

Certaines ruelles s’élargissent pour se resserrer en minuscules passages. Les « maisons tunnels », de longues pièces dissimulées par d’étroites façades, sont construites par respect pour le souverain, de sorte que les maisons se limitent à deux étages pour ne pas dépasser la hauteur du Palais Royal.

Aujourd’hui, les noms des rues ne correspondent plus forcément à ce que l’on y trouve. A citer, la rue des articles de plomberie, celle des biscuits et des bonbons ou bien encore celle des nattes en paille et des cordages.

Bijouteries, magasins de chaussures ou offrandes religieuses, soieries ou broderies et même vente de faux billets destinés à être brûlés pour les cérémonies bouddhistes, la richesse des minuscules boutiques créée le charme de la vieille ville, où les modes de vie des siècles passés ont été un peu conservés.

Nous traversons le marché aux fleurs de Phot Gia Nhu jusqu’à Dong Xuan, le marché qui s’élève sur trois étages et compte des centaines de stands. Pour cinq francs, j’achète 200 grammes de thé vert et un paquet de thé au lotus. Puis, nous retournons vers le marché traditionnel où les résidents du quartier s’approvisionnent de poissons séchés, de poulet cuit à la vapeur ou de beignets à la viande.

Certains sont même déjà attablés dans les « restaurants de rues » du marché, entre deux étalages.

A notre tour de nous garnir la panse au Linh Phong où nous a été préparé un repas aussi copieux que pour le groupe réuni : soupe à la crème, poisson au vin, poulet aux noix de cajou, soupe à la tomate, aux œufs et au tofu, légumes verts, riz parfumé et assortiment de fruits.

Marché vietnamien

L’estomac plombé de délicieuses saveurs, nous poursuivons notre promenade jusqu’à la poste, longeant le lac Hoan Kien (= l’épée restituée).

Sur un îlot, la Pagode de la Tortue, surmontée d’une étoile rouge, fait figure d’emblème de la ville. Autour du lac, c’est le repère des jeunes amoureux en jean, des flâneurs Vietnamiens ou bien encore des amateurs de gymnastique et de jogging qui profitent des allées ombragées pour s’oxygéner et se remettre en forme.

De l’autre côté du lac, parmi les trésors des papeteries de rues et les librairies qui peuplent le quartier, nous trouvons un large choix de calendriers romantiques exacerbés.

Le long de Hang Dau, un trafic intense de véhicules et de bicyclettes. Le dimanche n’est pas un jour de tout repos à Hanoï, l’activité est permanente !

Saoulés avec charme par toutes ces acoustiques et ces scènes de rues animées, nous regagnons tranquillement le calme de l’hôtel pour un empaquetage au millimètre près !

Mission accomplie dans les temps, ce qui nous laisse quelques moments pour nous  poser dans le hall d’entrée près des ampoules clignotantes du sapin de Noël et de la fontaine d’eau électrique miniature.

L’épisode des taxis capricieux de la vielle retient toute notre sérénité, mais la patience sera récompensée par une confortable voiture noire aux vitres teintées.

La princesse est comblée, malgré ses convictions du moment et ses sentiments d’être presque chez soi, dans cette ville grouillante et colorée : le Paris asiatique en somme…

Le signal donné, la demoiselle quitte le jeu définitivement pour un retour à la case départ, le 17 d’un mois de décembre gris et glacé où la vie continue jusqu’à la venue du Père-Noël, de la dinde farcie ou de la bûche glacée et de la nouvelle année sous le signe de l’euro…

Généreux sourires, visages intrigués, mosaïques de costumes bariolés, harmonies de couleurs de senteurs et d’expressions, entre luxuriance de cultures en terrasses et immensité des hauts plateaux aux allures de steppes : le mariage de toutes ces saveurs d’Asie traditionnelle à la respiration encore authentique sont déjà derrière moi.

Chacune de ces images s’est figée dans la mémoire et le souvenir, comme dans un rêve lointain d’ailleurs qui ne sera jamais vécu. Un conte de Noël, peut-être ??

Fleuriste

https://delautrecotede.com/2013/12/16/tribus-du-haut-tonkin-vietnam/

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